
afriqueaujourdhui
Politiste, Membre de réseaux et associations en sciences sociales Diplômé du CEAN/IEP Bordeaux
« Machinerie de cour, mécanisme de politique de palais et mécanique de gouvernement perpétuel » : Pour une analyse du fait politique à propos de l’élection présidentielle anticipée au Gabon
Notes initiales
Cette réflexion est une analyse de la vie politique gabonaise et de la sociologie de l’Etat. Considérée comme telle, elle contribue à éclairer la mécanique du pouvoir gabonais structuré autour du gouvernement personnel (personal rule<!--[if !supportFootnotes]-->[1]<!--[endif]-->). Soucieux de comprendre politologiquement la phénoménologie du système gabonais de pouvoir et de gouvernement tel que savamment institué par le système Bongo du fait de sa longue emprise sur la vie politique, économique et sociale du pays, la notion éliasienne de « Société de Cour <!--[if !supportFootnotes]-->[2]<!--[endif]--> » me semble appropriée pour qualifier ce système imaginé depuis 1967 et irrigué par des réseaux politiques et clientélistes de toute nature.
Ayant observé scrupuleusement le fonctionnement du pouvoir politique gabonais ainsi que les différents scrutins antérieurs, j’ai pris, en harmonie permanente avec ma conscience et ma raison, la ferme décision de ne pas accomplir mon devoir citoyen, c’est-à-dire de ne pas voter à cette élection présidentielle. Cette décision donnera l’occasion, j’en suis persuadé, à certains analystes du fait politique, de conclure à une forme de désinvolture, mieux de lassitude ou de résignation pour la chose politique me concernant. Mais je puis d’ores et déjà leur dire, qu’une telle interprétation serait sans conteste, le fruit d’une lecture au premier degré de ma décision. Celle-ci a été en effet motivée par le refus de légitimer ce qui me paraît être une propension à dédoubler un système soit disant démocratique en autocratie libéralisée et insidieusement imposée au peuple gabonais.
Le Gabon tel qu’il est devenu au fil des temps, ressemble désormais à une monarchie élective, mieux, à
une vraie démocratie matrimoniale avec constitution d’oligarchies rentières concurrentes, se disputant à l’intérieur des appareils, une place aux sommets de l’Etat. Du reste, je constate une
configuration princière du pouvoir, cette sorte de formation du pouvoir politique caractérisé par une certaine économie pulsionnelle et comportementale constitutive des mœurs
curiales.
Pour toutes ces raisons, mon vote ne saurait être, en ces temps de réveil de la conscience démocratique
à l’échelle mondiale, un chèque à blanc. Je remarque à ce jour qu’en dehors des accords et tractations d’appareils -partage consensuel du pouvoir- aucun candidat déclaré n’a soumis à
l’acceptation rationnelle du peuple souverain, un programme clairement hiérarchisé et crédible susceptible de créer une certaine émulation du peuple gabonais. Ce fait est la preuve que la
quête du pouvoir constitue pour le politique gabonais, une priorité qui place les aspirations légitimes du peuple par derrière les priorités de son action.
Or, comme toutes les intelligences peuvent le reconnaître, faire de la politique c’est d’abord donner du
sens à l’espérance c’est-à-dire se donner à soi-même la capacité à pouvoir offrir le bien-être social au plus grand nombre. Il ne s’agit donc pas de faire dans le consensus aveugle encore moins
de s’aliéner dans une suite d’incantations exaltées sans véritable vertu politique raisonnable. Au regard de cette considération impersonnelle, ma démission de ce devoir civique me paraît être
une décision tout à fait réfléchie et incontestablement conforme à mon éthique de la chose publique. Ce qui justifie le fait que je ne veuille pas être comptable de la régression démocratique en
cours dans notre pays, régression à laquelle se donnent activement certaines « élites » motivées beaucoup plus par les besoins du ventre que par le souci de l’intérêt général et de la
modernisation du pays. C’est parce que l’espoir en une rupture politique profonde et complète m’échappe, n’y voyant qu’une simple continuité du système que je ne saurai tolérer le gouvernement
perpétuel. Tel est, en n’en point douter, le véritable enjeu de mon refus d’accomplir mon devoir citoyen le 30 août 2009 si le calendrier venait à être respecté. Comme les uns et les autres
peuvent bien le déduire, je ne peux donc pas donner ma caution intellectuelle et morale pour un nouveau Gabon que je perçois d’ores et déjà comme « perdu et sans gouvernail au milieu de la
tempête ».
Alors au même moment que je m’interroge, je vous questionne aussi : que se passerait-il si, au lieu
d’une alternance en totalité du pouvoir, les mêmes acteurs arrivaient sous une nouvelle forme à triompher ? Notre vote à tous, le vôtre comme le mien aurait-il finalement été conforme à nos
aspirations ? Serions-nous capables d’expliquer et de justifier nos choix face à nos progénitures demain ? S’il est une réponse à avancer ou des pistes à en proposer, il ne m’est pas
arrivé d’envisager d’autres moyens que celui de l’écriture et vous en conviendrez, j’en suis certain.
Comment pourrait-il en être autrement quand on sait que le texte est l’une des formes de communication
moderne de la pensée démocratique et de la liberté citoyenne ! En procédant ainsi, j’ai eu la ferme conviction non seulement de susciter le débat sur l’avenir politique de notre pays, mais
aussi de bousculer, j’en suis sûr, les dogmes de la pensée de l’immobilisme car me situant en dehors du cadre du « parler consensuel » et du « politiquement correct ». A la
vérité, il faut dire que je n’ai jamais eu autant de liberté dans l’acte d’écriture qu’en ces moments où nous constatons malheureusement que le Gabon s’apprête à réécrire, comme par une forme de
cécité mentale ou de myopie intellectuelle de certaines de ses « élites », la même page de son histoire. La liberté de penser étant l’un des acquis les plus inaliénables de
l’homme, et entendu qu’elle ne saurait s’exprimer par une quelconque délégation de pouvoir, j’ai pris toute la responsabilité et tout le plaisir d’en faire usage dans ces quelques pages que je
soumets à la raison critique de l’intelligentsia gabonaise de la diaspora tout comme celle du pays.
C’est parce que je suis convaincu que celui qui ne sait rien est un imbécile, et que celui qui sait et
qui ne dit rien est un criminel que j’ai pensé qu’il faut apprendre, à un moment de sa vie, à trancher sur des sujets d’intérêt général pour ne pas passer à pieds joints sur l’essentiel, dès lors
que le politique, en tant que fondement du pouvoir devient, au fond de lui-même, un système de cruauté pour reprendre la pensée nietzschéenne sur les religions<!--[if
!supportFootnotes]-->[3]<!--[endif]-->.
Le pouvoir est cruel parce qu’il se croit tout-puissant au point de sous-estimer les fondements
républicains, ignorant par-là même que le « citoyen est le fondement du politique<!--[if
!supportFootnotes]-->[4]<!--[endif]--> ».
Oui, il faut le dire, le pouvoir gabonais, à défaut d’être véritablement cruel, s’en rapproche à pas de géant au regard des mascarades auxquelles nous assistons aujourd’hui, comme en témoignent
d’ailleurs les ruptures éhontées entre certains complices d’hier de la dérive du « bateau Gabon ». L’absence de ligne idéologique clairement assumée, les infidélités et les trahisons
massives à l’intérieur des appareils politiques parmi les plus anciens montrent que les ennemis de la République abattent désormais au grand jour, et au mépris des considérations éthiques, les
cartes du naufrage inéluctable du pays et de l’évanescence de l’espoir démocratique dans le microcosme politique gabonais. Faut-il dans ce cas rester volontairement sourd
et aveugle ?
Je voudrai avoir la faiblesse de répondre par la négative à cette question car il est parfaitement
possible qu’on soit reproché de n’avoir pas échappé ni à la facilité ni au comportement des lieux communs. De sorte que, emporté par une rage de répondre, certains compatriotes tenteront
d’affaiblir une attitude au demeurant instructive et intéressante par des postures illusoires que rien ne viendra souvent illustrer ni démontrer pour que s’en saisisse comme d’une formule
mathématique, la raison humaine.
Du reste, beaucoup d’entre vous vont s’ériger contre ce positionnement, et iront même jusqu’à vouloir
lapider son auteur au motif que l’opposition est incarnée, pour ne pas dire réellement incarnée. Bien sûr, les serviteurs patrimoniaux de la cour<!--[if
!supportFootnotes]-->[5]<!--[endif]--> -qui sont
déjà si nombreux à s’agiter autour de ce processus successoral- critiqueront comme ils savent si bien le faire, en dénonçant parfois contre leur bon sens, ce qui est un fait évident, un vil
pamphlet contre le « système Bongo ». Ce jugement fondé beaucoup plus sur la quête effrénée de l’intérêt plutôt que sur un usage raisonné de la pensée pure contribuera à ausculter,
implicitement et sans aucun doute, les travers d’un « petit monde social » qui gouverne, fait de privilèges et de pouvoir personnel. Ils passeront -travers coutumier chez les
courtisans ensevelis par l’idéologie immobiliste de la pensée unique- à côté de l’essentiel, puisqu’il s’agit là, ni plus ni moins, d’une position profonde qui, par vocation contestable ou
détestable déconstruit en réalité un système de gouvernement reposant sur des passe-droits, l’appât du gain et l’appropriation des privilèges. La démarche est donc à la fois capitale et
respectable. Dans cette perspective, faut-il encore se demander sur quoi se fonde la raison pour ne pas aller voter quand on sait qu’on est face aux mêmes acteurs que les quelques pensées encore
lucides et épargnées par les affres du clientélisme mécanique s’accordent à considérer comme parfaitement indignes et en indélicatesse avec le code d’honneur (valeur relevant de l’ordre de la
responsabilité politique des hommes d’Etat) ?
L’essentiel !, vous avez dit l’essentiel ? Il se trouve bien entendu dans mon refus de voter
qui s’explique par les doutes de plus en plus pressants qui pèsent sur les potentiels candidats, ceux-là même qui ont gouverné le Gabon en attaquant sans vergogne ni état d’âme, les fondements de
la démocratie à laquelle aspire toute nation et tout peuple libre d’inventer son destin. Le projet républicain, faut-il le rappeler, mérite d’être confié à une nouvelle élite non inscrite dans
ces schèmes de perception curiaux pour être mieux défendu. Cette élite, bien que minoritaire et souvent bâillonnée par les gardiens de la pensée unique est celle à laquelle je voudrai bien
accorder ma caution morale et intellectuelle, c’est-à-dire mon vote, si les conditions du succès de leurs idées étaient réunies.
Ma démission du vote s’explique pour l’essentiel encore, par l’instrumentalisation opportune des dynamiques de l’ethnie et par la succession politique sous fond des logiques absurdes fondées sur les déclinaisons patronymiques entre les anciens et les nouveaux, les pères et les fils, les oncles et les neveux, et qui sait demain, entre les épouses et les maîtresses. N’est-ce pas en cela qu’il faut voir le poison contre la vitalité démocratique au Gabon ? A qui apprendre aujourd’hui que la ″géopolitique″, idéologie absconse de gestion de l’Etat, repose fondamentalement sur l’inégalité et la personnalisation, mieux sur le clientélisme, accepté et même recherché par tous les perfusés du système inventé par Bongo et légué comme tel à sa progéniture politique. Elle est l’incarnation de l’histoire collective d’un système de pouvoir ayant choisi perpétuellement de se mettre en scène en confondant domaine public et privé ou, plus gravement encore, en outrepassant ce que sont les piliers moraux et éthiques d’une bureaucratie moderne.
Ne faut-il pas y voir une pure incantation de nature politique ? Bien sûr que oui,
car l’appartenance à une ethnie ou à une famille n’a pas sa place dans un espace politique qui a vocation à s’ouvrir au monde, et à épouser les normes de fonctionnement d’une nation moderne.
En s’appuyant sur les ethnies, l’art politique de la « géopolitique » a pour objectif de modeler une coalition dirigeante au profit de la pérennisation des mêmes acteurs au
pouvoir et, dont l’habileté à durer se joue (aussi) sur le terrain de l’enégimentation corporative et affective d’élites de pouvoir censées représenter la diversité identitaire d’une société
multiculturelle et multiethnique. Oui, je refuse de voter parce que je considère qu’en politique une candidature à l’élection présidentielle se résume autour de trois éléments : une carrure,
une ambition et des moyens. Or, au regard des prétendants actuels, mon choix est impossible dès lors que je n’adhère pas à leurs croyances car j’ai, mieux que le pressentiment, la certitude que
le Gabon est en train de passer, sans transition, d’un pays qui avait pour but de bâtir un vrai modèle de démocratie, à une société de démocratie matrimoniale sous fond de système dynastique que
le peuple, en dépit son instrumentalisation politique et citoyenne, s’efforce de rejeter.
Ceci dit, à partir du moment où la vitalité institutionnelle devient incertaine, pourquoi ne pas essayer de toucher à la vérité en suscitant, par le bais de telles interventions, la sensibilité de tous ceux qui pensent qu’il faut une véritable alternance politique et non un simple changement d’hommes sans véritable changement dans l’homme. En empruntant volontiers la direction d’Albert Camus, on peut affirmer qu’il est aisé de dire que « le goût de la vérité n’empêche pas de prendre parti ».En ce sens, j’assume donc l’idée de « choquer » car à mes yeux, le débat sur l’élection anticipée ne peut pas demeurer une chasse gardée de quelques invétérés des appareils politiques eux-mêmes dépassés par le temps tout comme leurs principaux inspirateurs qui luttent au quotidien pour que le débat sur cette question ne soit porté sur la place publique. En prenant ainsi position, j’espère avoir contribué à lancer une réflexion passionnante sur les possibles de la transition, en mettant en lumière les traits fondamentaux de l’élection présidentielle anticipée, tout en s’appuyant sur le gouvernement de la société gabonaise. C’est là toute la gageure du chercheur que je suis : mêler le jeu intellectuel au sérieux académique, pour informer tout en distrayant le lecteur interpelé de façon citoyenne par l’avenir du Gabon. Mais au fond, le problème ne se pose-t-il pas sur la question de l’alternance que je perçois comme profondément confinée à la même arène d’évolution ?
La dernière fois que je me suis déplacé pour voter à propos de l’élection présidentielle, c’était en
2005. J’ai une idée personnelle de ce qu’il en a été de ma voix et de toutes celles, majoritaires, qui s’étaient exprimées à Bordeaux (France) contre le candidat naturel -qu’il repose en paix- de
cette époque, Omar Bongo Ondimba. Passées pour pertes le leader de l’opposition Pierre Mamboundou et profits par instrumentum politique sans scrupule, véritable « political
machine » (machine politique) en version tropicale dont l’Etat et le parti officiel (le parti démocratique gabonais) sont des expressions organisées et
outillées<!--[if
!supportFootnotes]-->[6]<!--[endif]-->. Je mesure
également ce qu’il en est de la prise en considération du vote négatif de mes compatriotes à l’intérieur comme à l’extérieur du Gabon. J’invite sans détour, ces derniers non pas à ne pas voter,
mais en re-votant dans le bon sens, c’est-à-dire, de ne pas faire de leur vote un chèque à blanc. Au-delà des convictions, si elles en existent, il va falloir cette fois-ci regarder le projet des
candidats, et le rapport réel à l’existence d’une dynamique véritable autour des idées. C’est cela ma manière de concevoir au-delà du simple vote, la
politique.
Dans ce sens, j’aimerais bien connaître l’avis des autres citoyens. Mais le parti démocratique gabonais
(PDG) s’est gardé bien de le leur demander à propos du choix de son candidat à la candidature. Comme à son habitude, elle a choisi de désactiver la légitimité électorale au prorata d’une
légitimité de type bureaucratique et technocratique. C’est son choix, je n’en suis pas membre, et je le respecte. Mais, en tant que citoyen attaché au suffrage universel comme moyen légitime du
choix des dirigeants, je le dénonce. Dans le même temps, l’opposition gabonaise, en manque comme toujours de stratégie unitaire ou d’unification, en raison de sa panne d’idées et d’un réel manque
de travail politique, n’est désormais rien d’autre qu’une pâlichonne organisation introuvable, sans importance, imaginée juste pour sauver de vagues faux-semblants démocratiques. Avec le retour
des transhumants et nomades politiques de la majorité présidentielle abracadabrantesque, et dont les porte-étendards les plus influents ont été Paul Mba Abessole et Pierre Claver Maganga
Moussavou, il lui sera demandé de voter dans la ligne. Faute de quoi, les vrais-faux opposants se chargeront de brouiller le jeu serein de la transition comme ils en ont pris l’habitude depuis
1990.
J’ai déjà exposé de façon suffisamment éloquente dans un ouvrage à paraître, et intitulé « La société gabonaise de cour », l’idée que je me fais d’un gouvernement réellement voué au service des citoyens, et non pas outrageusement dominé par un « petit monde social » opaque, qui grouille dans les couloirs sombres du palais présidentiel lui-même assis sur des bases patrimoniales. Je ne voterai pas parce que j’ai l’intime conviction que la succession présidentielle qui va s’opérer au Gabon après la longévité gouvernante exceptionnelle du président Bongo Ondimba comme leader central du Gabon, se tiendra dans les limites d’une succession en forme curiale. Au regard de ce qui vient d’être soutenu, je ne pourrai revenir sur ma décision que si et seulement si cette élection est conduite de manière démocratique et parlementaire, c’est-à-dire sur la base de règles politiques révélatrices d’une « société civilisée » confirmant une trajectoire pluraliste-constitutionnelle d’« affinement des mœurs » éloignée de tout coup de force<!--[if !supportFootnotes]-->[7]<!--[endif]-->. Ce n’est que sur de telles perspectives, ou similaires, que je m’exprimerai désormais. Pas autrement.
Comme souvent lors de ce genre de scrutin, d’aucuns annoncent vouloir en profiter pour exprimer un
mécontentement qui n’a rien à voir avec le sujet de la consultation. Ce détournement de sens me paraît une négation assez malsaine du fondement démocratique et inopportune de la civilisation des
mœurs politiques, le politique perdant ainsi son fondement anthropologique, se trouve acculé à demeurer dans l’ontologie de son absence<!--[if
!supportFootnotes]-->[8]<!--[endif]-->. D’autant plus stérile que l’impact d’un vote sanction ne peut dépasser guère le temps de vie éphémère des éditions
de presse du lendemain, qui rapporteront fugacement résultats et commentaires à chaud.
Le principe du vote « anti-Ali Bongo » est à mon avis une vue assez régressive et étroite d’un problème bien plus général et délicat. C’est vrai qu’il a été désigné par un plébiscite aux apparences démocratiques, mais le tout sauf Ali Bongo (TSAB) -émanation d’un anti-Bongoïsme obsessionnel- est nul et non avenu, mieux inconvenant. Il est révélateur d’une crise morale et des valeurs. A mon sens, il nous renvoie au degré zéro de la politique car le choix d’un président de la République est en dernier ressort l’apanage du peuple souverain. Les appareils politiques auront de ce fait grand tort à étendre les tentacules de la haine politicienne dans un espace dévolu au souverain originel. Dans l’état de délabrement et de souffrance dans lequel se trouve enfoncé notre pays aujourd’hui, aussi bien au plan institutionnel, économique, politique, social, que moral, le problème n’est pas la personnalité d’Ali Bongo Ondimba -quoique responsable au même titre que ses pourfendeurs, du bilan globalement négatif de l’Etat au Gabon- ou de tels ou tels de ses pénibles comparses.
L’attitude de l’opposition m’exaspère et les dérives comportementales des « pédégistes » me
déboussolent. Comment imaginer éligibles à l’exercice présidentielle, des personnalités, pour l’essentiel des pandores en germes et des prédateurs historiquement impunis qui, usant de leur
frauduleuse moisson sociale et financière tout comme de leur maigre capital charismatique, insultent la démocratie et le peuple gabonais qu’ils veulent condamner à demeurer à tout jamais
introuvable. En effet, même si je suis déçu, je retiens globalement à l’instar du socio-politiste camerounais Owona Nguini que l’organisation et l’institutionnalisation du pouvoir étatique au
Gabon se sont opérées longuement au moyen d’une démarche fortement marquée par l’emprise et l’empreinte patrimoniales du président Bongo qui figurait en Grand Maître de palais, contrôlait un
ordonnancement étatique du pouvoir fort déterminé par sa capacité personnelle à user des « chances de puissance » liées à l’Etat gabonais dont le Palais de la Rénovation ou
« Palais du bord de mer » a été le centre symbolique et stratégique dont sont nées toutes les théories qui ont contribué à la régression du pays sur tous les
plans.
L’analyse sociopolitique de la « palace politics » si chère aux figures africanistes américaines du néopatrimonialisme wébérien mobilisé dans l’africanisme politique que sont Carl G. Rosberg et Robert H. Jackson, théoriciens réputés et patentés, permet de renseigner sur la centralisation personnelle du pouvoir étatique postcolonial africain figuré sous le concept de « gouvernement personnel » (Personal rule). Ce faisant, par la médiation de Mathias Eric Owona Nguini, je mobilise la « politique de palais » pour tenter d’élucider les ressorts anthropologiques et sociologiques de modelage souverain de la Cour léguée par le maître présidentiel qu’était Omar Bongo positionné en principal organisateur d’une étatisation gabonaise fort patrimonialisée et infiniment rédistributive de prébendes à des acteurs politiques presque toujours les mêmes et pas souvent les plus méritants.
L’évocation de la « politique de palais » permet à juste titre de montrer
empiriquement comment l’art gouvernant du président Omar Bongo a bâti des jeux de pouvoir faits d’intrigues et de manœuvres qui se rapportent au palatinisme gouvernant comme technologie élitaire
de gestion curiale. On est en présence des dynamiques de manifestation et d’expression de la socialisation clientéliste et conformiste du système gouvernant gabonais qui veut en user à des fins
de longévité gouvernante. Le fait qu’une minorité de la population, pour ne pas dire de parvenus politiques veuille le porter au pouvoir au nom d’une alternance néopatrimoniale et pactée, le
principe de l’élection à la majorité simple (à un tour), aidant également, dénote d’une ambition de ridicule mirliton. Et que la majorité restante du peuple n’ait strictement aucune alternative
sérieuse à proposer, soit par soumission intéressée aux principes d’un système pernicieux (l’opposition conduite par l’UPG), soit par incompréhension manifeste de ce qui nous tombe sur la tête
(la majorité présidentielle qui croit encore que la solution viendra du PDG), soit par stupidité infantile voire congénitale (le chacun pour soi chronique de toutes les tendances
politiques).
A l’évidence, la perversion de notre expression démocratique provient d’une crise morale et identitaire dégénérative dans laquelle je refuse de me laisser entraîner plus avant pour l’honneur des miens mais aussi pour ma future progéniture.
Le véritable défi politique à résoudre tient dorénavant à la recomposition quasi complète de notre
appareil démocratique avant qu’il ne soit trop tard. Le système Bongo a vécu et n’est plus qu’une parodie déplaisante de l’expression populaire qu’elle prétendait incarner sous le parti unique et
le « Renouveau démocratique ». C’est dire que la République actuelle a vécu et que son passif tel qu’il est exhumé aujourd’hui invite à faire de choix de l’avenir, ceux qui offrent au
pays les chances de se refaire et de négocier sa place dans les instances du gouvernement mondial pour une meilleure reconnaissance de son statut et de la valeur de ses ressources économiques et
humaines. Que se termine enfin l’ère des faits divers politiques qui ont déferlé les chroniques médiatiques en Occident ces derniers mois. Des institutions vidées de leur signification, muselées,
des partis godillots et budgétivores en pleine sénescence, des candidats caricaturaux, pré-filtrés par des médias serviles entièrement aux mains du pouvoir et alimentés par des sondes
clientélistes des fonds publics détournés à des fins de stratégies politiciennes personnelles voire ethniques ou claniques.
Face à l’impasse dans lequel nous nous sommes aujourd’hui fourvoyés, et si l’on
en juge par la tournure de plus en plus dramatique de la conjoncture, indicateurs macro-économiques et politiques à l’appui, il est fort à craindre que les choses se dénouent bien loin des
isoloirs. Le système mis en place par le président Omar Bongo Ondimba a été perverti au fil du temps par la gestion centrale d’un seul homme, prince présidentiel dont l’habileté à durer se joue
(aussi) sur le terrain de l’enégimentation corporative et affective d’élites de pouvoir censées représenter la diversité identitaire d’une société multiculturelle et multiethnique. Le
« gouvernement perpétuel », en tant que registre d’évolution, s’est inspiré de la logique machiavélienne de durée. Cette dynamique de longévité gouvernante qui a été au centre
de la politique de curialisation animée au Gabon par le président Bongo Ondimba ne tient plus que par les ficelles usées de quelques apparences assez lamentables. Il est grand temps de couper ces
ficelles et d’arrêter cette mauvaise pantomime d’exercice d’un « pouvoir à durée indéterminée<!--[if
!supportFootnotes]-->[9]<!--[endif]--> ». Cela me semble la condition sine qua non à la recomposition de l’appareil démocratique à laquelle nous devons
aspirer.
Ne pas aller voter relève à titre personnel du bon sens et je me satisfais de le croire ainsi.
S’abstenir me paraît plus efficace pour y parvenir que de se donner bonne conscience en votant une nouvelle fois pour « le moins pire du pire », le moins mauvais des candidats, ou pour
des causes (l’unité nationale et africaine en l’occurrence) qui ne sont plus les nôtres. J’ai scrupuleusement mis mes bulletins dans l’urne depuis que j’ai l’âge de voter, avec le sentiment
parfois de leur utilité, même minoritaire. Ce n’est plus du tout le cas. Le président Bongo a dû sacrifier le monopartisme pour passer au multipartisme. Ce dernier est en réalité mort, vive le
parti unique et le gouvernement des mêmes hommes ! Tel est le sens de mon engagement militant à l’abstention. J’en mesure tous les risques, mais je reste bien décidé, en âme et
conscience, à les prendre. Trop, c’est trop ! Il y a un temps pour dire oui, il y un autre où le non devient possible car chaque ère à son esprit qui le caractérise, et celui dont je suis le
contemporain éclairé est celui de la contestation raisonnée. C’est pour quoi je dis NON !
Celui qui ne vote pas n’a plus qu’à se taire ou faire la révolution avec d’autres s’il en trouve encore.
Seul celui qui a exprimé par le vote son choix peut se permettre de dire je n’ai pas voté pour vous et je ne suis pas d’accord du tout. Pendant quatorze ans j’ai voté pour le candidat qui
représentait mes idées politiques. Je réalise que, de nos jours, c’est une erreur, combien l’idéologie politique, qu’elle soit du pouvoir ou de l’opposition, est perverse et pourrit les pensées
et les actions de nos gouvernants à tel point que ceux-ci, dès qu’ils ont le pouvoir, se croient tout permis même les pensées les plus malhonnêtes et les actions qui en découlent. Désormais, je
ne voterai plus que pour une personne ou un groupe de personnes qui me paraitra honnête, droit, respectueux de ceux dont le sort sera entre ses mains et qui manifestera de la manière la plus
forte ces qualités. Et les idées politiques ne seront plus qu’un critère secondaire pour moi.
Et si personne ne répond à ces critères de droiture et de civilité, je ne me déplacerai pas afin
d’éviter que mon bulletin serve à légitimer des rentiers politiques corrompus qui n’en feront qu’à leur tête ou à celle de leurs clients et se moqueront bien de mon opinion et de ma vie pendant
le temps de leur mandat. Je ne voterai pas non pas parce que je prête une tentation autoritaire aux candidats. Ce n’est pas davantage que je les considère comme co-responsables du bilan
actuel. Et moins encore pour des dictateurs. Quant à leurs personnalités, je n’en connais rien et me garderai bien d’en déduire quoi que ce soit. Les exigences du discours politique moderne
recommandent qu’on s’exprime sur ce que l’on sait et non à propos de ce que l’on croit savoir. C’est donc pourquoi je me garde d’alimenter mon propos des révélations souvent infondées et
déflationnistes des lieux communs.
Ma défiance s’est construite peu à peu, à mesure que les candidats -surtout au sein du parti au
pouvoir-, par touches fines, composaient à l’aquarelle un trouble marqué d’une certaine indignation. Un vrai infantilisme démagogique déballé sans la moindre précaution dans la cour de la raison
élitiste. Ce qu’il y a, c’est qu’on a là, la preuve d’un système oligarchique vacillant sous tous rapports, et qui devient affaibli comme tout pouvoir devient faible
lorsqu’il se sent réellement usé. L’héritier présomptif n’a plus d’autre soutien que la peur qu’il inspire quand sa vue n’excite plus dans le système de cour que la haine et le
mépris. Il n’y a sans doute pas de ligne claire, et déduire le tableau du détail fleure la présomption hasardeuse. Il faut tout simplement dire que mon impression, au-delà de tous les
présupposés des discours d’appareils dont le lien le plus évident bien qu’étant le moins revendiqué est celui de la politique du ventre, repose sur la sédimentation de malaises et
d’agacements.
Voilà pourquoi je ne voterai pas. En le disant ainsi, je n’ai pas l’âme militante, et cette explication
n’est pas - en aucune manière - un appel à voter contre un quelconque candidat, mais une invitation à ne pas voter. Prenez-la donc pour ce qu’elle est. Une lecture sans doute partiale, mais un
examen de conscience qui ne saurait se résumer à une pulsion hormonale. Si ces quelques pages venaient à troubler vos convictions classiques, excusez du peu d’avoir frontalement oser vous
proposer une perception de chose qui, hélas, ne vous est pas familière. En revanche, si elles venaient, comme par effet de vase communiquant à conforter votre pensée au sujet du défit que
nous lance notre conscience à cette élection présidentielle, merci d’élargir le champ autour de vous pour que se répande cette aspiration intelligible en une nation plus que jamais résolue à
s’émanciper des dogmes du passé.
Comme vous pouvez bien vous en rendre compte, j’ai livré ici les quelques raisons sur lesquelles se
fonde mon choix, et elles n’engagent guère que moi. En aucune façon je ne prétends les imposer à autrui, et pour quelles motivations le ferai-je d’ailleurs dès lors que je ne me considère pas
comme un tyran. Et je ne m’engagerai pas. Le bulletin blanc ne me plaît pas. Parce que c’est une affaire de sensibilité et que cette sensibilité-là est immédiatement politique (non en ce qu’elle
se demande “pour qui vais-je voter ?”, mais “mon existence est-elle compatible avec cela ?”). Il n’y a donc pas dans cet épiphénomène curieux matière à
compassion, spécialement à une époque où nos compatriotes sont confrontés à des problèmes et à des difficultés autrement graves et angoissantes. C’est précisément le sens de cette contribution.
J’ai choisi prudemment de dire aux Gabonaises et aux Gabonais et de manière patriotique, que l’issue de cette élection présidentielle anticipée ne sera que le résultat des coalitions obscures
d’apparatchiks et de féodaux qui en imposent désormais au peuple souverain leur volonté de puissance.
Pour ceux qui souhaitent prendre part à
l’élection je crois que les questions à se poser sont : cet homme ou cette femme est-il ou est-elle, suffisamment apte à donner un nouvel élan à notre pays et à le représenter dignement sur
la scène régionale et internationale avec autorité ? La fonction créant l’organe, et en la matière plus qu’en tout autre domaine, le caractère de ce ou cette candidat(e) sera-t-il
suffisamment fort pour résister à l’ivresse et la solitude du pouvoir présidentiel ?
« Sans haine ni violence » comme disait Spaggiari.
Mais en toute liberté de penser.
Notes finales
Faire de la politique pour moi, c’est défendre des idées, argumenter et que dire, échanger. En règle générale, on a des idées pour lesquelles il faut se battre, convaincre les autres y compris les plus téméraires. C’est une vision de l’avenir, de ce que l’on veut pour ses concitoyens. Si ces derniers ne sont pas d’accord, ils ne votent pas pour ces idées. Or j’ai l’impression aujourd’hui, que cette manière de faire de la politique, n’est pas celle des prétendants à la succession. On assiste à une guerre de palais. Si c’est cela, la future manière de faire de la politique, il faut arrêter tout de suite cette hypocrisie. Je suis donc en désaccord profond et total avec cette manière de faire de la politique et j’espère que ce qui reste de l’opposition ne va pas sombrer dans ce côté obscur de la politique fait d’alliances artificielles larvées et d’intrigues.
| Février 2010 | ||||||||||
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